Métie Navajo

Métie Navajo

Biographie

Après une agrégation de lettres, un long séjour au Mexique, Métie Navajo enseigne quelques années avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Ses pièces Taisez-vous ou je tire, Eldorado Dancing ont été montées par Cécile Arthus (Compagnie Oblique) et jouées sur tout le territoire. La terre entre les mondes, publiée aux Editions Espaces 34, vient d’être lauréate de l’aide à la création d’Artcena en mai 2021. Avec Gustave Akakpo et Amine Adjina, elle créé aux Plateaux Sauvages à Paris une pièce autour de la diversité qui sera en tournée la saison prochaine, et collabore actuellement avec la compagnie Rémusat (Rouen), la compagnie El Aouad (le Creusot). Elle mène avec le théâtre Jean Vilar de Vitry-sur- Seine depuis septembre 2019 un compagnonnage au long cours qui lui permet de penser ses projets d’écriture en lien avec un engagement territorial.

 

Découvrez le texte programmé dans la Saison #5 :
La terre entre les mondes

Publié au Éditions Espace 34
Le texte a obtenu l’Aide à la création ARTCENA

Résumé

Il y a des régions tranquilles au Mexique, les plus éloignées des Etats-Unis et les plus proches de Dieu, c’est ce qu’on dit. Là, entre un village maya et les vastes plaines recouvertes de soja, qui un jour étaient forêts, au pied d’une croix qui ne porte plus de christ, deux jeunes filles creusent un trou pour un fantôme. La plus noire, Cecilia, est maya et vit au village avec son père. La plus blonde, Amalia, à peine plus jeune, appartient à une congrégation religieuse qui vit retranchée du monde. Elle n’a jamais vu plus loin que les plantations, elle a soif de forêts et d’océans. Autour d’elles, une sœur jalouse, une mère disparue, une morte qui refuse de mourir, et les dieux, silencieux ou déchus. A travers leurs yeux, ce sont deux univers qui se regardent.

Une pièce, délicate et puissante, sur la disparition de l’environnement naturel, des cultures et des êtres devant le monde technologique moderne, mais aussi sur ce qui demeure : les croyances magiques, la force vitale de la jeunesse, la beauté de langues qui portent les histoires.

 

Extrait

A la jonction des espaces.

ABUELA. Ces gens-là viennent de loin, du continent d’Hernan Cortès et Cristobal Colon. Mais pas de l’Espagne ; plus au nord. Et des siècles plus tard. Ils disent qu’ils ont été persécutés chez eux, parce qu’ils ne pratiquaient pas la religion chrétienne dans les règles. Ils ont souffert, ils ont cherché des régions calmes où vivre en paix, ils ont pris des bateaux vers l’Amérique, un jour ils sont arrivés dans ce pays : Mexique.

On dit qu’il y a des régions calmes au Mexique, les plus éloignées des Etats-Unis, et les plus proches de Dieu. Là où la terre ne crache pas de feu, et ne tremble pas sous les pieds, là où la grande forêt entoure les vielles cités mayas, avec à peine quelques touristes pour venir écouter le cri des singes perchés en haut des temples… Et à part ça il n’y a rien, c’est-à-dire, il y a nous,
c’est-à-dire personne.

Ils ne sont pas venus nous coloniser, nous l’étions déjà. Ils ne sont pas venus répandre leurs maladies, ou leurs connaissances, ou leurs religions. Tout ça a déjà été fait. Ils ont de l’argent pour acheter des permis, avec les permis ils achètent la forêt, avec la forêt ils font des champs de soja.
Ils font en deux heures ce que nous faisons en deux mois.
Quand ils ont trop de travail, ils nous en donnent un peu.
Nous disons merci.

Aucun instituteur n’oblige leurs enfants à apprendre l’espagnol, leurs enfants ne vont pas à l’école.
Ils parlent une langue qu’ils sont les seuls à parler, une très vieille langue de leur continent.
Comme certains d’entre nous parlent encore une langue que nous sommes seuls à parler, une très vieille langue de ce continent.

Ils ne veulent pas vivre comme tout le monde : dans les villes ils seraient trop loin de Jésus alors ils ont trouvé des petits plis dans le territoire
comme des rides sur un visage
où ils font croître leurs communautés
dans la région la plus tranquille du Mexique, là où il n’y a rien ; un peu de forêt, quelques singes
et nous,
c’est-à-dire personne.

Crédit Photo : Solène Collignon

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